Neurosciences et apprentissages

Neurosciences et apprentissages

Pouvant parfois être perçu comme un terme « barbare », les neurosciences sont l’ensemble des disciplines qui étudient le système nerveux, et particulièrement le cerveau (siège des fonctions supérieures). On distingue 3 dimensions :

–          Cognitive (langage, attention, mémoire)
–          Affective (émotions, ressentis)
–          Motivationnelle (mouvements, comportements)

Les neurosciences permettent donc de mieux comprendre (et mieux gérer) notre façon de fonctionner face à une situation donnée, en analysant ce qui se produit au niveau de notre système nerveux, notre cerveau.
Les neurosciences (grâce aux techniques d’imagerie cérébrale) ont beaucoup évolué ces dernières années et ont brisé certaines de nos croyances en ce qui concerne le cerveau.

Grâce à la naissance ou la régression de certaines connexions de neurones, certaines zones du cerveau vont – ou non – s’épaissir au fil du temps. Par exemple, chez une personne ayant appris à jouer du piano et étant devenue professionnelle, le cortex cérébral (siège des fonctions nerveuses les plus élaborées telles que le langage, la conscience, la mémoire, ou la sensibilité) sera plus développé. Le cerveau est donc capable de changer, d’évoluer à tout âge, en fonction de notre environnement.
En effet, un environnement « positif » pour le cerveau est un environnement stimulant, dans lequel le cerveau est sollicité à apprendre de nouvelles notions et réaliser de nouvelles tâches.
C’est la plasticité cérébrale qui nous permet de nous adapter à ce que nous vivons et qui fait que la motivation, les goûts et les envies évoluent au fil des expériences.

Matthieu RicardA l’heure où l’Education Nationale cherche de nouvelles solutions et de nouveaux programmes pour améliorer l’apprentissage des élèves et l’enseignement des professeurs, il paraît essentiel de s’intéresser aux neurosciences.
C’est particulièrement le manque de connaissance de notre potentiel cérébral et du fonctionnement de nos mécanismes cérébraux qui semble faire obstacle au développement de nouveaux processus d’apprentissage. En comprenant comment nous pensons et comment nous apprenons, les neurosciences constituent un excellent moyen d’analyser ce qui nous aide et nous freine lors de ce processus, et ouvre  donc à de nouvelles techniques.

Parmi ces nouvelles techniques d’apprentissage, nous retrouvons désormais celles issues de l’école Montessori, de la PNL (Programmation Neuro-Linguistique), de l’interdisciplinarité etc qui ont été à l’essai dans de nombreux établissements ces dernières années. Ces méthodes sont basées sur une autre vision de l’apprentissage qui consiste à s’adapter à chaque élève à travers les intelligences multiples (théorie de H. Gardner, 1983) qui brisent le mythe de la mesure de « L’intelligence ».
Ces intelligences multiples sont composées des intelligences : verbo-linguistique, logico-mathématique, visuelle, kinesthésique, musico-rythmique, interpersonnelle (émotionnelle), intrapersonnelle, et naturaliste-écologique.
Connaître, comprendre, développer et partager les intelligences multiples c’est s’adapter et s’ouvrir au fonctionnement de chaque être humain non seulement face à l’apprentissage et la réussite, mais aussi et surtout face à la façon de vivre de chacun.
Allier neurosciences et apprentissage amène à parler de neuro-pédagogie, à la fois utile aux apprenants et aux enseignants.
Les formations en neurosciences destinées aux enseignants leur permettent de comprendre le fonctionnement du cerveau, sa complexité, sa plasticité et ainsi d’organiser des outils pédagogiques plus adaptés aux élèves afin de faciliter leur apprentissage. Elles sont également un excellent moyen de changer leur regard sur leurs élèves, le fonctionnement de ces derniers et leur gestion des émotions (stress, anxiété, perte de leurs moyens, estime de soi, plaisir d’apprendre…).
Les élèves, quand à eux, grâce à une meilleure connaissance du fonctionnement du cerveau et en observant le fait qu’il n’est pas « figé », qu’il change, peuvent aussi modifier leur propre vision de l’apprentissage.  Que de perspectives s’ouvrent lorsque l’on comprend que l’intelligence n’est pas fixe mais qu’elle se construit au fur et à mesure de l’existence! On ne naît pas « mauvais en sciences » ou en langues. Des facilités cognitives innées existent mais l’essentiel réside dans la bonne application des déclencheurs d’apprentissage et dans l’ouverture à des perspectives de progression continue, tout au long de la vie.

Montessori mais pas que
©Montessori Mais Pas Que

Puisqu’il existe autant de manières d’apprendre que d’élèves, la connaissance des neurosciences et leur utilisation dans l’enseignement modifieront très certainement l’école telle que nous la connaissons aujourd’hui et peuvent conduire à une éducation réellement différenciée et différenciante, qui offre à chaque élève et individu la possibilité de devenir co-responsable de son développement.

 


La pleine conscience bienveillante dans l’éducation: rencontre avec Matthieu Ricard

La pleine conscience bienveillante dans l’éducation: rencontre avec Matthieu Ricard

Thématique: le futur de l’éducation – vers une citoyenneté de la paix ?
Interview de Matthieu Ricard par Candice E.Marro – Mai 2015

Extraits – Part 1

Matthieu Ricard - copie 2

« En ce qui concerne la pleine conscience, je suis un inconditionnel de la pleine conscience bienveillante »

C’est dans le cadre de la réalisation d’un documentaire sur l’intégration de la méditation laique à l’école pour une citoyenneté de la paix (diffusion nationale prévue en 2015) que s’est déroulée l’interview filmée de Matthieu Ricard.
Nous avons évoqué ensemble les bienfaits de la pratique de la méditation, ou entrainement de l’esprit, sur le bien-être physique et émotionnel des enfants, le développement de l’attention et de la concentration ainsi que les capacités pro-sociales.
Voici un avant-goût de quelques-uns des thèmes abordés.

Candice E. Marro: depuis novembre 2014, en France, des jeunes de 4 à 15 ans ont participé au programme Peace: 10 minutes par jour de méditation laique durant le temps scolaire, pendant une période minimum de 10 semaines. Selon vous, quels sont les effets d’une telle pratique?

Matthieu Ricard: Des essais qui ont été faits aux Etats-Unis avec des enfants de 4-5 ans ont été extrêmement révélateurs. Non seulement ça marche mais les enfants aiment ça !
Je peux vous citer le cas d’une étude qu’a menée l’équipe de Richard Davidson, de l’université de Wisconsin à Madison. Ils ont travaillé dans des écoles de quartier assez défavorisées, des classes de maternelle précisément, sur un programme de 10 semaines à raison de 3 fois 40 minutes de méditation par semaine.
Les 5 premières semaines sont consacrées à l’attention, à la concentration, à la pleine conscience tandis que les 5 dernières semaines sont orientées vers l’observation des comportements pro-sociaux, à savoir la bienveillance, la coopération, la gratitude, l’empathie.
Par exemple, si un enfant est visiblement très triste, on fait venir l’un de ses camarades qui lui demande ce qu’il a, ce que ça lui fait, ce qu’il ressent.
Les enfants plantent aussi ensemble les graines de l’amitié. Ils doivent prendre soin de ces plantes qui vont pousser pendant ces 10 semaines. On leur explique que l’amitié, c’est comme ces graines, il faut mettre un peu d’eau tous les jours et en prendre soin. Lorsque la plante a fleuri, ils donnent la plante à un copain ou à une copine et en reçoivent une en retour. Bien entendu, nous pourrions nous dire: « ce sont des enfants de 4-5 ans, c’est une sorte de distraction amusante, mais est-ce que ça a vraiment le moindre impact ? »

Les scientifiques ont donc évalué le comportement pro-social des enfants en se basant sur de nombreux critères tels que le nombre de conflits, la rapidité de résolution des conflits, les échanges positifs entre enfants, l’intelligence émotionnelle… Ils ont demandé aux parents et aux enseignants d’évaluer ces composantes grâce à un questionnaire.
Ils s’aperçoivent qu’il y a une augmentation significative des comportements pro-sociaux par rapport à un groupe témoin similaire d’autres classes des mêmes écoles. Non seulement ça marche mais les enfants aiment ça!
Une expérience intéressante est en rapport avec la discrimination. Avant l’intervention, on détermine pour chaque enfant qui est la ou le meilleur ami et la ou le moins bon ami. On leur donne quatre enveloppes. Sur l’une d’elles, la photo de leur meilleur(e) ami(e), sur une autre celle de leur moins bon(ne) ami(e), puis une photo d’un enfant inconnu et enfin la photo d’un enfant visiblement malade.
On leur remet des auto-collants et on leur dit « voilà, tu dois donner les auto-collants, tu les mets dans l’enveloppe que tu veux ». Avant l’intervention, les enfants donnent quasiment tout, c’est-à-dire 60% des auto-collants, à leur meilleur(e) ami(e). Par contre, au bout de 10 semaines, nous assistons à une sorte de nivellement parfait ! Les enfants donnent autant d’autocollants à leur meilleur ami qu’à celle ou celui qu’ils considéraient comme leur moins bon ami. En fait, ils donnent ¼ à chaque catégorie.

C’est très intéressant et porteur d’espoir lorsque l’on garde à l’esprit que les différences de groupe, « mon groupe, l’autre groupe » – on appelle ça endo-groupe, exo-groupe – sont à l’origine de la majorité des tensions et conflits sociaux. C’est vrai pour les classes sociales, les religions, les races, les supporters de match de foot… Nous savons à quel point les discriminations sont délétères dans la société !
Imaginez que l’on puisse, avec des enfants très jeunes, gommer les tendances à la discrimination. Les études montrent d’ailleurs que ce comportement dure quelques mois plus tard. Une autre étude sera menée 1 an après le début de cette expérimentation. Alors que la discrimination fait tellement de mal, on voit l’avantage que ça aurait pour la vie de tout un chacun, pour l’impact sur la société.

De plus, tout cela est parfaitement laic, facile à mettre en application pourvu que ça soit bien fait, peu coûteux et l’on voit les bienfaits que ça aurait pour n’importe quel système d’éducation de n’importe quel pays !
Les enfants aiment bien ça, les professeurs voient la différence. En effet, les enfants sont plus studieux, travaillent mieux, se disputent moins entre eux. On ne voit pas trop quels sont les inconvénients! On rêverait d’avoir une intervention comme celle-là, quelquefois même à prix d’or! Si l’on vous propose de travailler sur ces qualités-là, tout le monde est preneur!
Or, cela ne coûte pas grand chose. Il suffit d’un instructeur formé qui peut intervenir sur une classe pendant 10 semaines avant de passer à une autre classe.

CEM: le terme ‘méditation’, même associé à la laicité, dérange encore…

MR: ce n’est pas la peine de parler de méditation, même si ce terme devient plus populaire, davantage accepté. En Occident, le terme méditer a plein de sens différents. On peut méditer sur la mort de Louis XVI, un poète peut méditer sur plein de choses…En sanskrit, méditer, ça veut dire se cultiver et familiariser en tibétain.

Je préfère parler d’entrainement de l’esprit. Les bienfaits d’un tel entrainement sont majeurs. Même s’il ne s’agit que de 10 minutes par jour. Nous savons déjà, à la fois par l’expérience contemplative et grâce à l’étude de la neuro-plasticité qu’après 10 mins par jour de pratique pendant un mois seulement, le cerveau commence à changer, fonctionnellement et même structurellement.
Nous pouvons donc argumenter que cet entrainement va aider à cultiver l’attention, à améliorer l’intelligence émotionnelle, à se familiariser avec un comportement pro-social.

CM: l’appellation d’usage ces temps-ci est la méditation de pleine conscience ou Mindfulness.

MR: Oui, c’est le mot à la mode pour éviter de parler de méditation: la ‘pleine conscience’. Certains, pour éviter le débat sur ce qu’est la pleine conscience, préfèrent parler de mindfulness. Je ne vois pas trop la différence 🙂

Pour ce qui est de la Mindfulness, je suis un inconditionnel de la caring Mindfulness. En français: la pleine conscience bienveillante.
Associer la bienveillance à la pleine conscience écarte les risques de déviation. Après tout, vous pouvez tout à fait avoir un tireur d’élite en pleine conscience ou un psychopathe en pleine conscience! Par contre, vous n’aurez pas un psychopathe bienveillant, ni un tireur d’élite bienveillant… En tout cas pas ceux qui tirent!

Il est très important d’associer la bienveillance à la pleine conscience.
C’est d’ailleurs une conversation que j’ai souvent avec John Kabat-Zinn. Il est d’accord sur le fond mais pense que la bienveillance se développe au cours des 8 semaines d’entrainement. Selon lui, la bienveillance est un sous-produit de la pratique de la pleine conscience. Peut-être parce que c’est un être extrêmement bon et qu’il transmet cette bonté.
Mais ce n’est pas garanti car ce n’est pas explicitement mentionné au cours de l’entrainement.

C’est un produit supposé dérivé. Or, selon moi, la bienveillance est aussi importante, voir davantage une priorité, que la pleine conscience.
A ce sujet, il y a eu une étude menée sur 1 an par mon amie Tania Singer, une neuro-scientifique spécialiste de l’empathie. Elle a comparé plusieurs centaines de personnes qui s’entrainaient à la pleine conscience pendant 3 mois, d’autres à l’empathie cognitive et d’autres enfin à la bienveillance.
Elle s’est aperçue que la pleine conscience diminuait le stress, augmentait un peu l’attention mais n’avait aucun impact sur les capacités pro-sociales. D’où l’importance d’inclure cette composante qui ne vient pas forcément d’elle-même.  Par ailleurs, si vous cultivez la bienveillance, il faut être en pleine conscience car si vous êtes distrait, votre esprit va vagabonder et vous ne cultiverez rien du tout!
La pleine conscience vient automatiquement avec la bienveillance tandis que l’inverse n’est pas forcément vrai.

A venir part 2: L’intelligence émotionnelle et le comportement pro-social.

Matthieu Ricard est moine bouddhiste, docteur en génétique cellulaire, auteur, conférencier, photographe. Au travers de Karuna Shechen, association à but non lucratif, il oeuvre pour des actions humanitaires dans les régions himalayennes, dont la construction d’écoles et l’éducation. Il a accepté de faire partie du comité de parrainage de l’association pour la méditation dans l’enseignement (A.M.E) qui mène le projet Peace en France.
Matthieu Ricard est activement impliqué dans l’appel à la solidarité suite aux tremblements de terre au Népal: www.matthieuricard.org